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Penser l’émancipation
Offensives capitalistes et résistances internationales

Sous la direction d’Hadrien Buclin, Joseph Daher, Christakis Georgiou et Pierre Raboud.

Préface de Jean Batou.

Pour participer au réseau « Penser l’émancipation » ou contacter les auteurs de cet ouvrage, n’hésitez pas à écrire à l’adresse penserlemancipation2014@gmail.com

Parution : 18/11/2013
ISBN : 9782843032462
Format papier : 422 pages (140 x 225 mm)
28.00 €

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Des femmes et des hommes de tous pays cherchent à s’organiser en vue d’une société libérée des rapports sociaux de classe, de sexe et de race.

À l’heure des crises et des contre-offensives du capitalisme — exploitation accrue du travail, politiques d’austérité, destruction de la planète, mise en cause des conquêtes démocratiques —, il est décisif d’analyser les formes et les enjeux des luttes pour l’émancipation.

Penser l’émancipation : des économistes, des sociologues, des historiens et des philosophes engagés en politique questionnent théories et actions collectives à l’échelle internationale. Qu’ont voulu faire les mouvements révolutionnaires dans le monde arabe et qu’ont-ils réussi à changer dans la vie quotidienne des femmes et des hommes ? Que défendent celles et ceux qui, à travers le monde, tentent de mettre en place une agriculture écologique, radicalement différente de l’industrie agroalimentaire ? Sur quelles cultures populaires s’appuient les mouvements pour l’émancipation sociale, qu’ils soient réformistes ou révolutionnaires ?

Cet ouvrage est le premier résultat de recherches et d’initiatives collectives menées dans le cadre du réseau « Penser l’émancipation » afin de développer, dans l’espace francophone, un moment de réflexion et de débat autour des théories des pratiques et des conflits qui mettent en jeu l’émancipation humaine.

Table des matières

Préface, par Jean Batou

Introduction

PREMIÈRE PARTIE. OFFENSIVES CAPITALISTES

Chapitre premier. Le capitalisme embourbé. Une analyse de la crise contemporaine, par Michel Husson
Trois grandes tendances du capitalisme. – Les coordonnées de la crise. – Europe : sous la dette, le taux de profit

Chapitre II. Penser la dette publique en lien avec la dynamique du capital, par Bruno Tinel
La dette publique en perspective sur le long terme. – Répartition du revenu et des prélèvements obligatoires : quels effets sur la dette publique ?

Chapitre III. Capitalisme néolibéral et réalisation de soi par le travail, par Philippe Hambye, Vincent Mariscal et Jean-Louis Siroux
Se mobiliser « joyeusement » au service du désir patronal. – Les ressorts effectifs de la mobilisation salariale. – L’utopie managériale. – Une hégémonie au-delà de l’entreprise privée. – L’introuvable motivation des élèves de l’enseignement en alternance. – L’émancipation est-elle soluble dans la satisfaction ?

Chapitre IV. Urbanisation et racialisation : déségrégation, émancipation, hégémonie, par Stefan Kipfer
Racisme, capitalisme, espace. – Ségrégation et racialisation. – Déségrégation = émancipation ? – Déségrégation étatique, mixité sociale, hégémonie urbaine. – Le droit à la ville ?

Chapitre V. La stratégie féministe à l’épreuve de la racialisation du sexisme, par Capucine Larzillière
Les droits des femmes, nouvelle valeur de l’identité nationale. – L’instrumentalisation du féminisme

DEUXIÈME PARTIE. ALTERNATIVES ÉCONOMIQUES ET POLITIQUES

Chapitre VI. Une analyse des processus révolutionnaires du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, par Joseph Daher
Les différentes étapes dans les processus révolutionnaires. – 30 juin 2013 : suite de la révolution ou coup d’État ? – Syrie et Bahreïn : une lutte ininterrompue face à la répression. – Une analyse matérialiste des courants issus de l’islam politique. – Les peuples en lutte absents des analyses

Chapitre VII. S’émanciper de la marchandise : une perspective négro-africaine, par Charles Romain Mbele
Une utopie de l’émancipation et de l’affirmation des hommes. – La question de l’égalité et de la liberté. – Une pensée de l’organisation fondée sur le savoir. – La lutte contre les formes d’oppression. – Un engagement pour la libération contre l’ensauvagement capitaliste. – L’arme de la théorie. – Sortir de l’impérialisme occidental : penser l’émancipation hors de l’horizon capitaliste. – Repères pour une philosophie de la libération et de l’émancipation

Chapitre VIII. Raison populiste, démocratie et émancipation populaire, par Federico Tarragoni
Étienne Balibar : le devenir-citoyen via le dèmos. – Ernesto Laclau : la raison populaire du populisme. – Jacques Rancière : l’émancipation populaire « décalée ». – Un peuple qui repense la démocratie

Chapitre IX. Pour une reconstruction écologique du marxisme, par Daniel Tanuro
Deux faces d’une même médaille. – Productivisme ? – Anticipations géniales. – Gestion irrationnelle du « corps inorganique ». – Une « écologie de Marx » ? – Tensions, questions, failles. – Pistes pour une reconstruction écologique

Chapitre X. Défis pour une émancipation agroécologique, par Laurent Garrouste et Roxanne Mitralias
Les paysans : surexploités parmi les exploités. – Des luttes paysannes aux expériences alternatives : apport à la réflexion émancipatrice. – La souveraineté alimentaire, un projet d’émancipation global

TROISIÈME PARTIE. RÉSISTANCES CULTURELLES ET CONTRE-HÉGÉMONIES

Chapitre XI. Culture, révolution et émancipation : le Mouvement des sans-terre au Brésil, par Alexis Martig
Le Mouvement des sans-terre du Brésil. – Les paysans sans terre du Brésil : constitution socio-historique d’une population subalterne « aliénée ». – Réforme agraire et révolution culturelle. – Réflexions autour de la pratique de la mística. – Sentiments et conséquences de la mística

Chapitre XII. La théologie de la libération : une dénonciation prophétique contre le capitalisme, par Luis Martínez Andrade
Détour historique : Juan del Valle et Bartolomé de Las Casas. – Critique de l’idolâtrie du marché. – La pertinence de la théologie de la libération

Chapitre XIII. L’islamisme et les insurrections arabes : la variable identitaire, par Nicolas Dot-Pouillard
Permanence de l’islam politique. – L’islamisme aujourd’hui : entre conjoncture politique et temps long historique. – Une politique spirituelle. – Tensions sociales et polarisations identitaires. – Une contestation interne et externe. – Question sociale et alternatives

Chapitre XIV. Penser l’émancipation par le religieux : des féminismes islamiques, par Zahra Ali
Féminismes islamiques ? – Le féminisme islamique : enfant illégitime de l’islamisme. – Le féminisme islamique contemporain. – Des féminismes islamiques : la centralité du rapport aux textes. – Critique politique et religieuse du féminisme hégémonique

Chapitre XV. L’émancipation par la thérapie : analyse critique d’une proposition féministe, par Stéphanie Pache
Une histoire imbriquée. – Les thérapies féministes. – Les critiques féministes. – L’émancipation individuelle contre le collectif ? – Les contraintes institutionnelles. – Au nom de la santé

Chapitre XVI. Critique du langage, révolution et émancipation, par Andrea D’Urso
Rossi-Landi et l’homologie : la préparation idéologique de la révolution. – Critique révolutionnaire du langage et « civilisation surréaliste ». – Benjamin démystifié : « Tâche du traducteur » et théorie matérialiste de la révolution

Conclusion

Dossier de presse
Entre les lignes entre les mots
Amener au présent le rêve du futur
http://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2014/01/20/amener-au-present-le-reve-du-futur/

Dans sa préface, Jean Batou souligne, entre autres, que « Refuser de penser l’émancipation, c’est se résigner à vivre la régression d’un ordre social qui peut conduire au pire ». Des multiples définitions de l’émancipation, je précise que pour moi, il s’agit de s’auto-émanciper individuellement et collectivement (il ne saurait y avoir l’un sans l’autre) des rapports sociaux de domination, d’exploitation aujourd’hui existants. Et donc, de penser et construire d’autres environnements sociaux, où les êtres humains, les groupes humains, communautés imaginaires ou réelles, seront à la fois libres et égales/égaux. Il s’agit donc de processus/ruptures historiques, dans des environnements concrets. Les agendas, les pistes stratégiques restent à imaginer, à construire, les tensions et les contradictions à prendre en compte et à dépasser, l’unité des dominé-e-s à inventer, etc.

Le préfacier indique aussi que « l’urgence consiste à reprendre la réflexion au sujet des grandes lignes d’un projet de rupture avec cet ordre économique et social intolérable, au-delà de la multiplication et du renforcement indispensable des résistances au quotidien » ; qu’une des causes du désarmement actuel de la pensée critique, au delà des effets des défaites accumulées, des effets de la « crise », de l’augmentation des inégalités, de la précarité, etc. « réside dans son éparpillement extrême dans des champs disciplinaires, des écoles de pensée, des pays, des générations arbitrairement cloisonnés. Son enfermement au sein de ghettos universitaires, inévitablement dominés par les rituels académiques des courants mainstream, mais aussi son autoconfinement dans un certain nombre d’espaces interstitiels mal irrigués, qui s’ignorent réciproquement, conduisent à l’impuissance et à une certaine stérilité ». J’ajouterai la non prise en compte des analyses et des théorisations des dominé-e-s, et je pense, entre autres, aux apports des mouvements féministes et des luttes anti-coloniales et antiségrégationnistes. De plus, l’incapacité de certain-e-s à se penser dans le cadre des rapports sociaux asymétriques, dans des communautés majoritaires dominantes et invisibilisées, d’en être les bénéficiaires (de manière importante ou marginale selon les cas), n’aide pas aux constructions de visions universalisantes (et non uniformisantes) concrètes, qui ne sauraient être, celles, seulement abstraites, mais non réellement existantes, affichées dans les pays dit du Nord.

Je partage enfin ce que suggère Jean Batou : « il serait tout de même souhaitable de travailler à une nouvelle synthèse de la pensée critique radicale afin de nourrir un projet de transformation sociale révolutionnaire à la hauteur des enjeux de la période actuelle ».

Compte-tenu de la richesse de l’ouvrage, je ne présente que quelques points et certains textes, et plus particulièrement dans la première partie.

Je commence par une critique générale, en lien avec mes commentaires précédents. Le cadre général des offensives capitalistes, me semble insuffisamment précisé. L’analyse du système capitaliste et de ses crises ne saurait suffire pour aborder toutes les interactions entre exploitation et domination. Il convient d’y « entremêler » la crise du rapport de la société humaine à son environnement, ce qui est fait dans le livre, et le redéploiement et les reformulations des rapports sociaux de sexe ou des processus de racialisation. Au delà des vocabulaires utilisés par les un-e-s et les autres, les rapports sociaux de classe, de genre et de « race » devraient être pensés comme consubstantiels, coextensifs, inter-sécants, entrelacés, etc.

S’il n’est pas possible de traiter, dans tous les textes qui le justifient, l’ensemble de ces dimensions, il faut au moins en signaler l’importance et spécifier les axes choisis. J’ajoute, en simplifiant, que tous les mouvements d’émancipation généraux ou particuliers n’intègrent pas (suffisamment) et en permanence l’ensemble de ces dimensions. Je reviendrai sur ces sujets en soulignant les impasses préjudiciables dans certains textes.

Michel Husson analyse les grandes tendances du capitalisme, « une crise de régulation du capitalisme ; le basculement de l’économie mondiale ; la contradiction entre modèle énergétique et défi climatique ». Illustrée de graphiques, son argumentation, fait ressortir, entre autres que « L’austérité est au fond une violence exercée pour valider les droits de tirage sur la plus-value auxquels le capital se refuse à renoncer ». L’auteur insiste sur quatre contradictions ou dilemmes étroitement imbriqués : la répartition, la mondialisation la politique budgétaire, le dilemme européen. A partir de son analyse de la crise systémique, il propose une boussole pour construire une alternative, boussole à trois dimensions : « sobriété énergétique », « rééquilibrage du monde (relocalisations et auto-centrage) », « priorité aux besoins sociaux (nouvelle répartition et démarchandisation) ». La profondeur de la « crise » est souvent sous-estimée, ce qui n’est pas le cas chez l’auteur, qui souligne que « le pire reste sans doute à venir » en absence d’alternative crédible et majoritaire. Une présentation synthétique et très abordable.

Comme complément possible du même auteur :

Baisse de régime. Les salaires en France depuis 60 ans, La revue de l’Ires n°73, 2013, Toute perspective de revalorisation des salaires et des statuts d’emploi se heurte aux modalités actuelles de la répartition des revenus

Le capitalisme en 10 leçons. Petit cours illustré d’économie hétérodoxe,Zones 2012, Le progrès social s’est traduit par une déconnexion croissante entre le revenu et l’acte de travail

Un pur capitalisme, Éditions Page deux 2008, La crise est certaine, mais la catastrophe ne l’est pas.

Bruno Tinel analyse les politiques déployées au nom de la priorité à la réduction de la dette publique. Il montre pourquoi cette dette s’est creusée et les conséquences des politiques d’austérité, qui loin de la réduire ne peuvent que l’amplifier. Il s’agit donc d’un prétexte, d’un outil de réorganisation, de modification du rapport de force entre les classes. Son analyse recoupe celles du CADTM, voir entre autres : Damien Millet et Éric Toussaint : AAA Audit Annulation Autre politique. Crise de la dette : la seule façon d’en sortir, Seuil 2012, AAA : le ricanement des hyènes. Je rappelle l’importance de ce sujet, les nécessaires audits des dettes publiques, afin d’en montrer les caractères odieux et illégitimes (et donc de ne pas être tenu légalement de les rembourser). Sans oublier le poids de l’endettement privé, à commencer par celui des banques qui sera explosif lors d’une prochaine accentuation de la crise.

Philippe Hambye, Vincent Mariscal et Jean-Louis Siroux nous parle du travail, des outils de management. Ils citent les travaux de Fréderic Lordon.

Au delà de l’intérêt d’une partie des analyses, leur approche souffre de la non prise en compte des rapports sociaux de sexe. L’abstraction « travailleur » ne permet pas, à mes yeux, de saisir l’ensemble des déterminations et des contradictions. Voir par exemple, Danielle Kergoat : Se battre disent-elles…, La Dispute – legenredumonde 2012, Travailleuse n’est pas le féminin de travailleur. Les politiques de management ne peuvent être saisies hors de la division sexuelle du travail.

Deux autres points me semblent très discutables. Premièrement, l’absence de prise en compte des contradictions dans les discours et les organisations du travail. Quelque soit l’efficacité sociale des uns et des autres, ils n’éliminent jamais la pensée, même partielle, des rapports sociaux, les résistances voire les révoltes. Le second concerne l’aliénation et la fausse conscience. Frédéric Lordon et les auteurs ont raison de montrer les faiblesses de ces notions. Cependant, en écartant la notion de fétichisme, autrement plus importante chez les auteur-e-s se réclament du marxisme, ils ne vont pas au cœur du débat. De plus, il me semble qu’il ne faut pas confondre l’impuissance à penser et modifier les rapports de force et la légitimité des rapports sociaux. La lecture des écrits féministes aurait permis d’éviter le soit-disant consentement des salarié-e-s à leur domination. Car ici aussi, comme l’écrivait Nicole-Claude Mathieu « céder n’est pas consentir ». Voir Nicole-Claude Mathieu : L’anatomie politique – catégorisations et idéologies du sexe, réédition Racine de iXe 2013, La définition du sexe comporte toujours un aspect stratégique, c’est-à-dire politique, dans la gestion des relations entre les sexes, Geneviève Fraisse : Du consentement, Non conforme – Seuil 2007, Car dire « oui », c’est aussi pouvoir dire « non » | Entre les lignes entre les mots.

Les débats sur le travail peuvent avoir de multiples dimensions qu’il convient d’interroger. Au cœur des rapports sociaux de travail sous le capitalisme, il y a l’exploitation des salarié-e-s, les relations entre propriétaires de moyens de production et salarié-e-s ne disposant que de leur force de travail. L’asymétrie « au cœur de l’organisation capitaliste des rapports sociaux de travail » ne me semble donc pas être un problème de légitimité. Reste cependant à mieux comprendre les mécanismes de subordination par et dans le travail. Et, sur ce sujet, les apports des syndicalistes et des féministes sont incontournables.

Stefan Kipfer analyse les rapports entre urbanisation et racialisation. « L’urbanisme de mixité est racialisé dans la mesure où il exprime une volonté souvent euphémisée de neutraliser les dangers sociopolitiques que poseraient les quartiers populaires à forte concentration de groupes non blancs ». Il parle, entre autres, du régime de visibilité, des ségrégations spatiales, de la mixité sociale (voir sur ce sujet le livre, cité par l’auteur de Sylvie Tissot : De bons voisins. Enquête dans un quartier de la bourgeoisie progressiste, Raisons d’agir – Cours & travaux 2011, Diversité et renouvellement des formes de l’inégalité). L’auteur introduit aussi l’idée d’auto-émancipation : « De ce point de vue, on peut comprendre la déségrégation et la mixité sociale comme des formes d’émancipation uniquement dans la mesure où, d’une part, elles sont voulues par les groupes ségrégués eux-mêmes et, d’autre part, elles permettent aux mouvements populaires de se réunir dans la mobilisation ».

En complément possible : Sylvie Tissot : L’État et les quartiers. Genèse d’une catégorie de l’action publique, Liber Éditions Seuil 2007, La création des quartiers sensibles, Olivier Masclet : La gauche et les cités, enquête sur un rendez-vous manqué,La dispute 2003

Avant d’aborder le dernier article de la première partie, je voudrais revenir sur un problème d’équilibre général du livre, sans reprendre ce que j’ai déjà indiqué.

Je trouve problématique que le premier article sur les femmes, le féminisme soit consacré à son instrumentalisation. Cette instrumentalisation racialisante existe aussi dans d’autres dimensions sociales mais n’a pas été traitée. Problématique aussi, le non rappel que le(s) féminisme(s), comme pensée(s) subversive(s) des rapports sociaux sont « minoritaire(s) » dans la société, dans les mouvements sociaux et probablement aussi dans les mouvements d’émancipation. Domine la naturalisation des divisions sexuelles, les assignations genrées, la non reconnaissance de l’exploitation des femmes dans le travail domestique, le refus de l’enseignement du genre, le travail partiel, la sous-estimation des violences systémiques contre les femmes (dont le viol), la remise en cause du droit à l’avortement, etc. Un article sur tout ou partie de ces sujets aurait été pour le moins bienvenu dans cette première partie du livre.

Capucine Larzillière analyse les instrumentalisations des féminismes, « La défense des droits des femmes, désormais labellisée dans le répertoire des valeurs occidentales, sert ainsi de caution à des politiques impérialistes, tandis que leur sort est bien vite oublié une fois l’intervention réalisée ». Double discours de « libération des femmes » par ceux-là même qui maintiennent ici un système d’inégalité entre les hommes et les femmes. L’auteure indique, entre autres « Nous nous intéresserons dans un premier temps à la manière dont le principe d’égalité entre hommes et femmes est devenu au cours de la deuxième moitié du XXe siècle un élément clef des valeurs de l’identité nationale ayant comme fonction de rejeter le sexisme sur les autres ». Je partage le gros de ses argumentations, comme par exemple, « mettre les Autres en accusation est une manière commode pour les sociétés occidentales de se blanchir de leur propre sexisme » ou « Au final, faire de l’égalité entre les hommes et les femmes l’un des éléments du panel renouvelé des valeurs occidentales relève donc d’une double mystification. En effet, d’une part, cette racialisation du sexisme sert de caution à une volonté de stigmatisation de l’islam et, de l’autre, elle masque les inégalités à l’œuvre dans les pays occidentaux. Il s’agit donc d’un détournement de la cause féministe qui interpelle les mouvements sociaux qui s’en réclament ». Ces analyses me semblent importantes, comme les rappels sur les violences, ou les critiques de positions « négligeant » le système de genre et ses effets, etc.

Reste cependant des formulations ou des expressions qui me paraissent, au moins inadéquates. Je ne sais ce qu’est « la stratégie féministe », au mieux je peux reconnaître des stratégies féministes. Qui parlerait de stratégie, au singulier, du mouvement ouvrier ?

L’auteure cite Sara Farris sur la racialisation du travail domestique « Sara Farris s’intéresse aux fondements politico-économiques de cette instrumentalisation.

La « bienveillance trompeuse » vis-à-vis des femmes migrantes est à mettre en relation avec leur place dans le système de production et de reproduction, où elles sont quasiment exclusivement employées dans les domaines de l’aide domestique. « Les femmes migrantes sont les “domestiques” qui aident à maintenir le bien-être des familles et des individus européens. Elles sont celles qui, en aidant les femmes européennes à défaire les genres en se substituant à leur place dans le foyer, permettent à ces femmes “nationales” de devenir des travailleuses sur le marché du travail “productif”. » Cette place spécifique et cruciale explique à la fois la « compassion » dont elles font l’objet quand les hommes migrants sont criminalisés comme « voleurs de travail » et leur cantonnement dans une image stéréotypée de femme soumise malgré les injonctions à se conformer à un modèle d’intégration occidental ». Ce point est en effet important. L’auteure aurait pu ajouter la place des migrantes racialisées plus généralement dans les politiques du care ou dans le système prostitueur.

Dans le paragraphe cité, il y a cependant un raccourci. En « sous-traitant » le travail domestiques les « femmes européennes » ne défont pas le genre, elles restent bien dominé-e-s dans les rapports sociaux de sexe, même si elles se trouvent dans une situation « d’exploiteur » du travail d’autres femmes, mais pour le compte du groupe social dominant, les hommes qui ne veulent ni se soucier ni faire ce travail.

Capucine Larzillière dénonce avec raison l‘ethnocentrisme d’une partie des mouvements féministes, mais cette critique concerne tout autant une partie du mouvement syndical et des partis politiques de gauche.

La lectrice et le lecteur trouveront de multiples pistes de réflexion dans la seconde et la troisième parties du livre, entre autres :


* Analyse des processus des révolutions arabes en cours, et l’insistance, contre les présentation médiatiques, des dimensions sociales, économiques et politiques, de la place des politiques néolibérales poursuivies par les gouvernements dits islamiques, du rôle du FMI et de la Banque mondiale, des luttes ouvrières, « des questions cardinales des droits des femmes, des minorités et de la mise en place d’un État laïque garantissant l’égalité de toutes les citoyennes et de tous les citoyens sans discrimination », du coup d’État militaire en Égypte, de la place des islamismes politiques, « Les courants orientalistes et d’orientalisme inversé, qui voyaient pour des raisons différentes et opposées la religion comme le moteur de l’histoire dans cette région, doivent revoir leur copie, car les bases de mobilisation de ces révolutions n’ont pas été « L’islam est la solution », mais bien « La révolution est la solution » ou encore « Pain, liberté et indépendance »… En complément, voir par exemple, Gilbert Achcar : Le peuple veut. Un exploration radicale du soulèvement arabe, Sindbad – Actes sud 2013, Le soulèvement arabe n’en est encore qu’à ses débuts

* Reconstruction écologique du marxisme, diminution de la production matérielle et des transports, au moins dans les pays développés, satisfaction des besoins, revalorisation des savoirs paysans, reconversion écologique et transition énergétique, expropriations, nationalisations et mise « en réseau des systèmes locaux, utilisant les sources locales les plus adéquates, gérées et contrôlées localement par les communautés » pour un nouveau système énergétique, discussions autour « formes d’organisations sociales permettant l’émancipation du travail »… En complément possible, Daniel Tanuro : L’impossible capitalisme vert, Les empêcheurs de penser en rond / La Découverte 2010, Crise historique de la relation de l’humanité et son environnement

* Revalorisation de l’agriculture paysanne, de la place des paysan-ne-s dans les processus d’émancipation, biens communs et besoins immédiats, produire et consommer autrement, gestion collective et droit d’usage des terres, souveraineté alimentaire. Une discussion trop rare dans les courants du mouvement ouvrier.

En complément possible :

Alternatives Sud : État des résistances dans le Sud – Les mouvements paysans, Centre Tricontinental et Editions Syllepse 2013, Agrobusiness, accaparement des terres contre souveraineté alimentaire et droits démocratiques

Alternatives Sud : Pressions sur les terres. Devenir des agricultures paysannes (2010), Terres non privées d’habitant-e-s

Alternatives Sud : Emprise et empreinte de l’agrobusiness (2012) Un modèle de développement socialement excluant et écologiquement destructeur

CETIM : Terre et Liberté. A la conquête de la souveraineté alimentaire (2012), La souveraineté alimentaire, un axe transformateur du modèle économique et social dominant

Appel : (Jakarta, le 2 mars 2012) Le 17 avril a été déclaré “Journée internationale des luttes paysannes, Stop aux accaparements de terres : La terre est à celles et ceux qui la travaillent !

Via Campesina: Une alternative paysanne à la mondialisation néolibéraleCETIM 2002) Quiconque meurt de faim, meurt d’un assassinat

* Le Mouvement sans-terre au Brésil, questions de dignité et de justice sociale, « pratiques développées au sein du setor de cultura, secteur responsable de la transmission de la cultura camponesa et du développement d’une culture sem terra »…

* Théologie de la libération, messianisme moderne émancipateur contre religion du marché et de ses nouvelles idoles, formes sociales abstraites et fétichisme…

* Pensées de l’émancipation au prisme du religieux les féminismes islamiques, « Le féminisme musulman a aussi montré une porosité des frontières entre militances « laïques » et islamistes, dans la mesure où son élaboration ne repose pas sur des recherches et des travaux strictement religieux, mais se nourrit au contraire des sciences sociales pour formuler sa pensée et ses idées ». Une remarque sur ce sujet. Une chose est de penser la place de ces féminismes ancrés dans la relecture des textes, ses engagements dans la construction d’une nouvelle hégémonie, autre chose est de préjuger ses places futures, pour l’ensemble des femmes, dans les mobilisations pour le bouleversement des rapports sociaux. Il n’est pas possible d’écarter la possibilité de profondes manifestations « antireligieuses », d’une « vengeance » sociale contre certains « clergés », même de la part de croyant-e-s dans le cadre de la bataille pour une sécularisation des États…

En complément possible, Zahra Ali : Féminismes islamiques, La fabrique 2012, Le féminisme comme notion radicale faisant d’abord des femmes des êtres humains

Au delà des critiques énoncées, un ouvrage appréciable pour (re)prendre et approfondir les débats, analyser les crises et les adaptations du mode de production capitaliste et de l’ensemble des rapports sociaux. Une invitation à sortir des carcans spécialisés universitaires. Une invitation à penser en politique, à travailler sur une (des) nouvelle(s) synthèse(s) des pensées radicales pour pouvoir construire des mobilisations émancipatrices, délier les « nous » artificiels, et créer un « front » hégémonique autour de propositions crédibles et majoritaires…
Entre les lignes entre les mots
Colloque international « Penser l’émancipation »

Deuxième édition

Université de Nanterre, 19 au 22 février 2014

Appel à contribution

Ces dernières années, le monde capitaliste a traversé des bouleversements dont il est encore difficile d’estimer l’ampleur. Au rythme des effondrements financiers, des occupations des places, des révoltes et insurrections, les mécanismes de domination sociale et politique sont contraints de se transformer – et tentent de s’imposer avec plus de férocité encore. Les forces de transformation sociale doivent penser la nouveauté des défis contemporains et l’urgence d’une réponse politique en vue de l’émancipation humaine.

Face à une crise d’une gravité sans précédent, les classes dominantes s’efforcent d’intensifier l’exploitation du travail humain et des ressources naturelles, mais aussi de développer des mécanismes de prédation et d’oppression en partie nouveaux, qui, dans les pays du Sud, se traduisent par la réémergence de modalités de domination de type quasiment colonial, y compris sur le plan militaire. L’enjeu est alors de bien saisir le redéploiement en cours du capitalisme et de sa conquête des temporalités et des espaces, non seulement dans le domaine de la production de richesses nouvelles, mais aussi dans celui de la privatisation des communs et de la captation des ressources disponibles par un nombre toujours plus réduit de propriétaires et de décideurs.

À l’opposé, les expériences des mouvements d’émancipation du passé, mais aussi les réflexions originales qui accompagnent les luttes actuelles, contribuent à éclairer les contours d’une société radicalement différente. Un champ théorique dispersé tente aujourd’hui de repenser les combats pour l’émancipation sociale à partir d’une réflexion critique sur les dynamiques régressives dominantes ainsi que sur les expériences politiques et les formes d’organisation sociale alternatives.

Chaque dimension du monde social, et des luttes qui le traversent, fait ainsi l’objet d’analyses renouvelées. À l’asservissement croissant du travail par le capitalisme répondent des tentatives de réappropriation collective de l’activité et un retour de la critique du salariat. La généralisation de la précarité, qui conduit au délitement des solidarités « traditionnelles », suppose ainsi de repenser la centralité du travail, de l’aliénation qu’il génère, mais aussi la place des acteurs et actrices qui luttent pour s’en émanciper. Face aux politiques racistes et à l’islamophobie, de nouvelles dynamiques émergent dans les mouvements de l’immigration et des quartiers populaires, ainsi que dans le champ des études postcoloniales et décoloniales. Les transformations de l’exploitation du travail féminin à l’échelle mondiale, les formes renouvelées d’oppressions sexuelles, et toutes les expressions recomposées du patriarcat posent la question d’un agenda féministe, queer et LGBT pour le xxie siècle. L’urgence écologique suscite une réflexion globale pour comprendre les désordres systémiques et penser un métabolisme durable entre les sociétés humaines et la nature. La généralisation de politiques inégalitaires et autoritaires appelle la construction d’alliances radicalement démocratiques travaillant ensemble à redessiner les contours d’un horizon postcapitaliste.

À cette fin, le retour en force de questions liées aux communs – dans leurs dimensions historiques, environnementales, sociales, économiques, politiques, juridiques, culturelles, etc. – demande une attention particulière. Par « communs », on peut entendre à la fois la préservation et le partage égalitaire du monde matériel, de la production sociale et de ses conditions, des histoires et des cultures humaines, ainsi que du pouvoir d’agir et de transformer la société. À l’ère du capitalisme global, de la financiarisation, de la privatisation et de l’accumulation par dépossession qui exploitent, démantèlent et occultent ces communs, les enjeux liés à leur préservation, à leur production, à leur distribution et à leurs usages deviennent cruciaux. La centralité de tels enjeux nécessite de renouveler la réflexion sur les stratégies et expérimentations, les théories et pratiques de l’émancipation passées et en cours, souvent isolées en fonction de leurs enjeux et lieux spécifiques.

C’est donc dans la perspective de ce qui peut constituer des enjeux communs pour les luttes d’émancipation que nous faisons appel à toute proposition d’analyse découlant d’une recherche théorique ou pratique – dans le temps court ou plus long – portant sur les modalités contemporaines d’exploitation, de domination et d’aliénation, de même que sur les formes de résistance, de réappropriation du pouvoir et d’organisation alternative. Nous espérons ainsi contribuer à un débat théorique et politique, trop souvent délaissé, sur les expériences possibles, voire en cours, visant au dépassement du capitalisme, de l’impérialisme et du patriarcat.

En vue d’un travail collectif large – alliant analyses de fond ou conjoncturelles, questions théoriques et politiques générales ou examens critiques de processus et d’objets particuliers – s’appuyant sur des outils philosophiques, sociologiques, économiques, psychologiques, historiques pour mettre en discussion des positions théoriques et politiques de manière explicite, nous sollicitons des propositions de contribution à ce deuxième colloque du réseau Penser l’émancipation, notamment autour des thématiques suivantes :

Crises, structures et transformations du capitalisme contemporain : dette et financiarisation, formes renouvelées d’exploitation, néolibéralisme, postfordisme et capitalisme cognitif, théories et critiques de la valeur et de l’argent.

Critiques du travail : le salariat aujourd’hui, nouvelles formes de précarité et d’exploitation, domination de race et de genre au travail, résistances au travail ; quel syndicalisme ?

État et domination : État pénal, violences militaro-policières, luttes anticarcérales, État et rapports de classe, État intégral et hégémonie.

Racialisation et luttes antiracistes : histoire du capitalisme et stratifications raciales, quelle pensée du racisme ou du colonialisme ?, luttes de l’immigration et des quartiers populaires hier et aujourd’hui.

Révolte, insurrection, révolution : révolutions arabes, Grèce et Europe en révolte, insurrections populaires, notamment en Afrique et en Asie, réforme et révolution en Amérique latine, lutte des classes dans le monde.

Nouvel impérialisme : l’accumulation par dépossession aujourd’hui, nouvelles guerres impérialistes, dominations, nouvelles alliances et recompositions géopolitiques mondiales.

Rapports sociaux de sexe et luttes féministes : quel agenda féministe ?, transformations du patriarcat, production des sexualités et capitalisme global, oppression et libération sexuelles.

Formes de l’émancipation : auto-émancipation et auto-organisation, éducation populaire, démocratie, droits et transformation sociale, communs, communisme et communisation, méthodes de l’émancipation, critique, stratégie et révolution, échecs et conquêtes de l’émancipation sociale.

Espace-temps de l’émancipation : bulles immobilières et droit à la ville, histoire globale et résistances locales, religions, domination et luttes pour l’émancipation.

Critique de la culture : cultures populaires et contre-cultures ; critiques des idéologies ; théorie esthétique et critique sociale, critiques et avant-gardes culturelles, cultures communes de l’émancipation, recherche, édition et diffusion des savoirs émancipateurs.

Écologies politiques : l’écologie et les communs, le capitalisme vert, un paradoxe ?, socialisme, croissance alternative ou décroissance, critique de la modernité : rationalisation, industrie, technique.

Mémoires des luttes : histoire des socialismes et des gauches radicales, histoire des grandes « dissidences » (ultra-gauche, avant-gardes, gauches communistes), expériences d’organisation alternative.

Épistémologie des concepts critiques : aliénation, réification, idéologie, fétichisme et lutte des classes, psychanalyse et critique sociale, intersectionnalité et consubstantialité des rapports sociaux de classe, de race et de genre.

Réalisation : William Dodé