Dans la collection « Mouvements de société »

 
couverture
Pascale Molinier
Le travail du “care”

Parution : 24/01/2013

ISBN : 9782843032400

Format papier
224 pages (125 x 201 mm) 16.00 €
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Un livre de la collection Le genre du monde.

Le care, ou le souci des autres, est une zone de conflits, de tiraillements et de dominations. Celle, notamment, du travail salarié des professionnels du soin et de l’assistance, constitué essentiellement d’un salariat féminin subalterne, surexploité et stigmatisé par son « manque de qualification », et parfois sa couleur de peau ; celle, aussi, du travail domestique, toujours inégalement distribué. Or, si on ne pourra jamais évacuer complètement le « sale boulot », il est urgent de penser une transformation politique du travail et de la société en plaçant le care au centre de la réflexion sur le travail.

Pascale Molinier renouvelle ses recherches sur les enjeux psychiques du travail et sur les théories et pratiques du care en s’appuyant sur une enquête approfondie de l’activité des pourvoyeuses du care dans une maison de retraite de la région parisienne. Elle analyse notamment les conflits et tensions entre les cadres et les salariées, et montre que l’empathie pour les vieillards ne peut jamais être comprise en dehors de ces conflits pratiques et hiérarchiques. Le livre fait entendre, dans une écriture fluide, accessible et vivante, la voix des travailleuses du care, et les fait dialoguer avec le meilleur de la philosophie morale.

Cet ouvrage défend une position singulière, sensible et forte, au sein des débats contemporains autour du care et propose de changer de regard sur le travail, sur le soin et sur la société.

Pascale Molinier est psychologue spécialiste de la psychodynamique du travail. Après avoir travaillé au CNAM avec Christophe Dejours et dirigé la revue Travailler, elle enseigne actuellement à l’université Paris-XIII. Elle est l’auteure de nombreux ouvrages, notamment L’Énigme de la femme active. Égoïsme, sexe et compassion (Payot, 2003), Les Enjeux psychiques du travail. Introduction à la psychodynamique du travail (Payot, 2006) et, avec Sandra Laugier et Patricia Paperman, Qu’est-ce que le care ? Souci des autres, sensibilité, responsabilité (Payot, 2009).

Sommaire

Introduction

Pour une société du care
Une éthique des subalternes
Le choix de la gériatrie
Villa Plénitude
Résistances de l’amour

Chapitre premier. Travail

Le torchon brûle (depuis longtemps)
Empêchées de moins faire
Le travail domestique est-il du care ?
Dina Lord et Monsieur Réclame
Jusqu’où va le care ?
Ignorance blanche et indifférence des privilégiés
La panne d’ascenseur ou ce que le care n’est pas
Le travail inestimable
En finir avec la spécialisation

Chapitre 2. Éthique

Des routes qui partent dans des directions opposées
Des voix, des personnes
De quelle personne parle-t-on ?
Une éthique de bric et de broc
Le sens d’une humanité commune
La domestication de l’environnement
Comme ma mère
Mimésis et défenses collectives
Les petits riens
Une « libido incongrue »
Crêpes ou tai-chi
Un élargissement de la confiance

Chapitre 3. Politique

La moindre des choses
Reconnaissance ou confiance ?
La dé-hiérarchisation
Féminisme et différences
Le malentendu de l’amour6
Le féminisme comme groupe libidinalisé
Retour sur la confiance en soi
« Au ras des pâquerettes »
Le mythe de la régénérescence
Le néolibéralisme ou le ciel nous tombe sur la tête
D’autres héroïnes

Annexes

Villa Plénitude. Dispositif méthodologique
D’une expérience du terrain à une expérimentation de l’écriture
De la compassion au souci des autres

Dossier de presse
Loïc Trabut Population, édition française, vol. 68, no 3, mai-juin 2013
Encore peu d’ouvrages tentent de synthétiser les différentes dimensions et approches du care (voir définition en note 1) au sein d’une seule analyse. L’ouvrage de Pascale Molinier, articulé autour de trois grands chapitres, aborde tour à tour les trois facettes du care : le travail, l’éthique et la politique. L’auteure propose une approche transdisciplinaire qui permet de mieux comprendre la complexité du care.

La dimension « travail » du care est abordée dans le premier chapitre tandis que les approches éthique et politique sont développées respectivement dans les deuxième et troisième chapitres, dans lesquels l’auteure applique une démarche à portée inclusive, dont on pourra regretter l’absence dans le premier chapitre. En effet, on y demeure prisonnier de la relation aidant-aidé, sans s’interroger sur les contraintes économiques et d’organisation, certes évoquées mais non réellement prises en compte dans l’analyse.

À travers le récit quotidien des salariées de la Villa Plénitude, Pascale Molinier nous offre une lecture du care dans sa pratique. La démonstration, appuyée sur le fonctionnement de cette structure, nous amène progressivement à penser le care non pas comme une somme d’activités plus ou moins valorisées, mais bien plus comme les attentions qui prennent place dans les relations entre individus. Le care correspond en bonne partie à du soin mais dans une forme de tact émotionnel, non mesurable et imperceptible.

À partir de cette conception, Pascale Molinier critique la spécialisation artificielle des métiers du care, qui d’après elle permet une expansion consumériste du service plus qu’une valorisation de la relation de care, invisible dans ces spécialisations. La division du travail, telle qu’elle est organisée, déplace les préoccupations professionnelles du patient vers des enjeux interprofessionnels, sans prendre en compte ce qui est propre à l’activité du care.

Le care se traduit par soin et attention, par des activités de maintien de la vie et par le sens donné à ces mêmes activités dans une relation attentive. Ne pouvons-nous pas questionner à juste titre l’utilisation systématique de l’anglicisme ? Il offre en théorie une convergence de ces deux notions, mais cet ouvrage ne montre-t-il pas que le travail de care souffre de la non-prise en compte de l’attention ?

De manière générale, on n’existe pas uniquement par la relation à l’autre, mais bien dans la forme que prend cette relation. Le care en est un exemple. Un même geste prodigué dans deux contextes distincts prend des dimensions très différentes selon qu’il permet aux individus d’exister ou au contraire de les effacer au profit d’une technicité (p. 104). Penser le care de cette manière permet de prendre conscience de l’interdépendance de l’ensemble des individus, qui existe « dans » leurs relations et non pas uniquement « par » elles.

Les conflits autour du care, entre familles et soignants auprès d’une personne vulnérable, procèdent du fait qu’elles ne parlent pas en réalité de la même personne (p. 108) et qu’elles ne donnent pas le même sens à la relation qu’elles entretiennent ou aux actes qu’elles accomplissent. La construction d’un sens de l’identité commune, fondée sur l’humanité commune, ne peut se faire sans créer une proximité et une intimité qui développent l’empathie. Toutefois, la construction de cette proximité entre parfois en contradiction avec les différentes interprétations des protagonistes impliqués dans l’aide.

Si le travail de care a tant de mal à être reconnu, n’est-ce pas justement parce qu’il consiste à ne pas être vu, et parce que ce sont des « petits rien » non identifiables qui le constituent ? (p. 157). Chercher à faire reconnaître le care ne serait-il pas un non-sens ? Ne devrait-on pas tendre vers une politique de la confiance plutôt que de la reconnaissance ? L’importance et la centralité du travail devrait bien plus venir du sens que l’on y met que de la reconnaissance d’autrui. Sinon, comment expliquer la satisfaction au travail qu’éprouvent en général les travailleuses du care (p. 165) ? Pour l’auteure, le care ne devrait plus être insularisé, et sa responsabilité devrait être partagée par tous ; on devrait renoncer au pouvoir individuel et à la hiérarchie qu’il entraîne, pour en faire un processus thérapeutique politique, basé sur la discussion et la concertation, et non pas sur l’évaluation (p. 167-169). Plutôt que de constater la vulnérabilité des travailleuses du bas de l’échelle, de les considérer comme des victimes, Pascale Molinier propose d’utiliser leur expérience pour inverser l’ordre des priorités politiques.

Par une démarche positive visant à prendre en compte l’expérience des femmes pourvoyeuses de care et le sens qu’elles lui donnent, l’auteure revient sur le phénomène de la performance qui d’après son analyse non seulement rend invisible le care (l’attention non mesurable) mais fragilise aussi les individus. En effet dans une société de la performance, le voeu de puissance que nous mettons dans le travail en particulier et dans la vie sociale en général est à l’origine de notre fragilisation. La « lutte pour la reconnaissance » pourrait en définitive s’avérer destructrice. Or le care, intervient à deux moments de ce mirage de la performance : d’abord en permettant aux pourvoyeuses de care de relativiser l’image de l’individu toujours performant, car elles côtoient et aident des êtres vulnérables ; mais aussi, paradoxalement, en soutenant de manière invisible le mirage de la performance à travers les soins prodigués. Ce modèle de la performance, dans lequel nous nous avançons, tend à nier de plus en plus le réel, celui d’une société d’individus vulnérables. La politique du care, à l’opposé, devrait nous rendre conscients de ces vulnérabilités.

D’après Pascale Molinier, à l’heure actuelle, la logique de la performance à tout prix et l’individualisme ne nous sont pas imposés. Nous nous prenons au jeu et le faisons fonctionner. L’intérêt des théories du care est de questionner au-delà de ce jeu : Qu’est-ce qui compte ? Qui compte ? À partir de là, il semble que l’action publique porte une lourde responsabilité dans l’organisation sociale du care. Lorsque le ministre délégué à l’économie sociale et solidaire et à la consommation propose(2) « sur le modèle du site qui fonctionne déjà pour les carburants, géré par la DGCCRF, […] un comparateur pour les maisons de retraite » qui implique une standardisation et une pression sur les prix, on est loin de développer une société du care. On demeurera encore longtemps dans cette dichotomie séparant les « préposés » assumant un care invisible, et les autres, performants, qui ne s’en soucient pas, si ce n’est du prix.
Loïc Trabut
Population, édition française, vol. 68, no 3, mai-juin 2013
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Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net
Graphisme : T–D